mardi 25 janvier 2011

La Très Haute Altitude : miroir de l'âme humaine


Everest

Plusieurs de mes dernières lectures, que ce soit des livres comme "Echappées Belles" ou "Tragédie à l'Everest", des articles comme "Everest, la réalisation d'une vie ?" ou bien des anecdotes glanées ici et là, m'ont amené à grimper dans le monde relativement fermé de la très haute altitude en montagne. J'ai eu l'occasion de lire, parfois partiellement, les récits d'ascension de plusieurs expéditions dans l'Himalaya, qu'elles soient historiques, comme celle de l'Annapurna en 1950, ou commerciales, comme celle qui marqua l'Everest d'une tragédie sans précédent en 1996. Si je devais définir maintenant la vision que j'ai de la très haute montagne, je dirais probablement qu'il s'agit d'un monde nébuleux, opaque, glacial, où les règles naturelles de notre bonne vieille Terre y deviennent floues voire étrangères ; un monde où les démons ne sont plus si légendaires que cela et donnent l'impression d'habiter chaque crevasse, d'hanter chaque replis de terrain et de surgir de l'homme au pire des moments ; un monde où la frontière avec la mort n'est pas aussi distincte qu'ici-bas, où les alpinistes reviennent parfois littéralement de l'au-delà sans qu'eux-mêmes ne puissent relater leurs dernières heures, ne puissent expliquer leurs parcours comme s'ils avaient disparu du monde à un moment donné pour revenir parmi les vivants sans autres explications ; un monde noir, malsain où l'homme n'a pas sa place et où il peut révéler son côté sombre.

La majorité de la littérature sur la montagne - elle n'est pas la seule à subir cette règle immuable - concerne bien évidemment des ascensions qui se sont mal déroulées, des accidents en pagaille, des disparitions mystérieuses. Il est plus difficile d'accrocher le lecteur avec des évènements on-ne-peut-plus-banal, il faut donc faire dans le sensationnel. Mais ce n'est pas tant la proportion importante, toute supposée, d'accidents qui m'a davantage marqué, mais plus le type de ces drames. Si la majorité des blessures ou des morts était due à de simples accidents, malheureux mais inévitables, telles que des chutes, des avalanches de neige ou de pierres, j'aurais simplement pensé que la haute montagne, et qui plus est la très haute montagne, était un monde impitoyable où nous ne sommes pas maîtres de notre propre destin. Mais nombre de ces évènements impliquent une part humaine, qu'elle soit volontaire ou non, changeant la donne et la perception que j'en ai.

En 2004, Patrick Berhault se lance dans l'enchaînement des 82 sommets de plus de 4000 mètres qui composent l'ensemble de l'arc alpin, le tout en 82 jours. A plusieurs reprises, il frôle l'accident. Son compagnon de cordée lui demande de ralentir un petit peu le pari afin qu'ils puissent se reposer. Berhault s'entête, le convint de reprendre et finit par se tuer en chutant, non encordé, sur un passage pourtant facile. L'obstination et la fatigue ont eu raison d'un maître incontesté de l'alpinisme français et même mondial.

En 1950, Herzog et Lachenal atteignent le sommet de l'Annapurna. Le premier 8000 mondial vient de tomber. Herzog, amateur et chef d'expédition, ne se détourne pas du sommet malgré les gelures promises d'avancent. Comme illuminé par le devoir que la patrie lui a confié, il n'écoute pas Lachenal, guide professionnel qui jouera son rôle jusqu'au bout et en paiera le prix fort : doigts et pieds seront amputés. Le devoir et l'ivresse de la gloire ont rendu fou.

En 2006, Mark Inglis et ses compagnons ont trouvé David Sharp, un jeune alpiniste britannique, gravement gelé sur la voie d'ascension de l'Everest. Estimant qu'ils ne pouvaient rien faire pour le sauver, ils ont poursuivi vers le sommet. Cette histoire a été retranscrite dans le film "Mourir pour l'Everest", de Richard Dennison, sorti en 2008. L'envie a occulté l'espoir, même vain.

Aujourd'hui encore, les corps des alpinistes morts pendant l'ascension de l'Everest, faute de pouvoir être redescendus et convenablement inhumés, jonchent les abords de la voie normale. Certains servent même de points de repère et portent des noms. Une telle conduite serait inenvisageable dans nos civilisations bien rangées et formatées, dans lesquelles le respect dû aux morts n'est pas une chose avec laquelle on joue.

En prenant connaissance de tous ces articles, j'ai petit à petit pris conscience que la montagne, et à plus forte raison la très haute altitude, étaient de puissants révélateurs de l'âme humaine. Dans cet environnement particulièrement hostile où l'absence de règles classiques débride les comportements humains et où les nouvelles règles déterminent qui doit vivre ou mourir, tout peut arriver.

Différentes raisons peuvent expliquer ces comportements.

L'altitude évidemment ; le terme "Zone de la Mort", inventé par Reinhold Messner pour définir la zone supérieure à 8000 mètres, est plus que parlant. A cette altitude, les alpinistes ne disposent que de 30% de l'oxygène disponible au niveau de la mer. Cela a d'énormes répercussions tant sur le physique que le psychologique. Ils ne peuvent pas raisonner de la même façon qu'ici-bas, d'abord parce qu'ils n'en ont plus les moyens - le cerveau tourne au ralenti voire déraille complètement -, ensuite parce que leur corps n'a plus les mêmes capacités et que le moindre geste demande un effort surhumain. Ils ne peuvent donc envisager les actions de la même façon. Une action, même simple, comme mettre un pied devant l'autre, est une épreuve en soi. Comment dans ces conditions envisager sereinement de porter assistance à un camarade ? Comment dans ces conditions envisager de porter secours alors que sa propre vie sera en danger ? Ajoutez à cela le fait que les alpinistes ne peuvent attendre aucun secours de l'extérieur : l'air est si rare qu'aucun hélicoptère ne peut y monter (seul Eurocopter a réussi à poser un appareil au sommet de l'Everest, en 2005, au cours de 2 vols expérimentaux). Une blessure ou une maladie, souvent causée ou empirée par du mauvais temps, est souvent fatale. Pourquoi, dans ces conditions, prendre le risque de causer la mort de plusieurs autres personnes pour une seule, déjà condamnée ? Eisuke Shigekawa, dans cet article, l'exprime clairement : "Au dessus de 8000 mètres, on ne peut pas se permettre d'avoir de la morale". Récemment, un groupe d'andinistes a été pris dans le feu médiatique après avoir tenté de sauver un guide, Frederico Campanini, atteint d'un œdème pulmonaire près du sommet de l'Aconcagua, 6962m. Sans matériel adéquat pour le brancarder, ils ont dû abandonner le malheureux sur place, mourant mais toujours vivant. Pour une raison que je ne m'explique toujours pas - tant l'initiative me paraît obscène étant donné les conditions -, ils ont filmé leur tentative de secours. Cette vidéo, qui a mis en évidence la réalité de l'évènement, a été mal comprise par la famille et les gens des plaines (voici un aperçu des réactions), provoquant un tollé dans le monde de l'alpinisme.

L'enjeu ensuite. Chacun des alpinistes qui se rend si haut en altitude est motivé par des raisons qui peuvent être plus fortes que tout. Au cours de la première moitié du siècle dernier, les expéditions étaient principalement exploratrices et commanditées par des grandes nations (la France et l'Angleterre mais aussi l'Italie). Celles-ci se livraient une véritable guerre à distance par l'intermédiaire de ces hommes qui défendaient alors l'honneur de leur patrie. Chacune d'entre elles souhaitait conquérir le toit du monde et, par la suite, souhaitait avoir à son actif la première d'un "8000". Elles engageaient pour cela des moyens colossaux ; les équipes envoyées sur place subissaient la pression de leur commanditaire et le regard de tout leur peuple ; il suffit de voir avec quelle ferveur les Français ont suivi le retour de leurs héros suite à la conquête de l'Annapurna (rapide résumé du phénomène), au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, ou comment les Italiens se sont réconciliés grâce à la victoire sur le K2. Le dévouement à ces causes nationales était parfois tel que les comportements en étaient forcément affectés, en bien ou en mal. Par exemple, il a souvent été évoqué - mais jamais prouvé - qu'Andrew Irvine, "le bon soldat", aie pu se sacrifier en laissant à George Mallory ses bouteilles d'oxygène afin de lui permettre de conquérir, seul, l'Everest en 1924. De nos jours, les expéditions sont principalement commerciales. Ce dernier terme a son importance. Chaque alpiniste s'est entraîné dur pendant des années, a économisé tant qu'il pouvait pour se payer le droit d'ascension. A titre d'exemple, en 2010, le droit d'ascension de l'Everest était de $70.000 (à répartir entre plusieurs personnes). A ces altitudes, se détourner du sommet, pour quelques raisons que ce soit, c'est "perdre le sommet" et tout ce qui va avec. Pour certains, ce serait la fin du rêve d'une vie. Impensable, étant donnée la détermination requise pour arriver jusque là, celle-là même qui peut conduire à tous les comportements, même les plus horribles. C'est ce qui s'est passé, en 2006, dans le cas de Mark Inglis et David Sharp.

La gloire enfin. Lors des premières expéditions exploratrices, les répercussions sur la vie des "summiters" étaient exceptionnelles. La stratégie de conquête de sommets de cette importance définit généralement deux membres du groupe comme ceux allant effectuer l'assaut final, les autres participants n'étant là que pour leur permettre d'arriver le plus haut possible dans les meilleures dispositions. Dans ces conditions, les tensions internes au groupe sont importantes, surtout lorsque chacun des participants est considéré comme faisant partie de l'élite mondiale de l'alpinisme et a donc nécessairement une forte personnalité. Pour prendre la place d'un favori ou limiter les ardeurs d'un challenger, certains n'hésitaient pas à employer tous les moyens, quitte à ce qu'ils fussent criminels. Après la victoire italienne sur le K2 en 1954, Walter Bonatti a ainsi longtemps déclaré avoir été victime d'une trahison de la part des deux summiters prévus, Compagnoni et Lacedelli, qui l'ont volontairement laissé passer une nuit dehors après avoir déplacé le camp final de quelques dizaines de mètres - une infinité à ces altitudes -. Cette terrible nuit dans un froid extrême entraînera la gelure de tous les orteils de son sherpa Mahdi, qui sombrera dans la folie toute la nuit et n'en sortira qu'au petit matin. De nos jours, la gloire est toute personnelle, la majorité des sommets ayant déjà été vaincus, avec ou sans oxygène, et les répercussions mondiales étant donc nettement moindre. Son impact en est donc réduit.

L'association de tous ces éléments donne évidemment un cocktail explosif, dans lequel tout peut arriver. Ainsi, les alpinistes, consciemment ou non, avec la possibilité d'un second choix ou non, peuvent être à l'origine de drames absolus au cours desquels certains peuvent perdre doigts, membres voire vie. C'est en cela que je perçois la très haute altitude, avec ses caractéristiques exacerbées, comme un miroir de l'âme humaine, tant du point de vue personnel que sociétal.

En lisant les récits des différentes ascensions, il est possible de se faire une idée ou un jugement de la personnalité d'un alpiniste en particulier, à plus forte raison lorsque l'on connait l'univers particulier de la montagne - j'éviterai ici de citer quelques noms que ce soit, faute de me considérer comme expert de la très haute montagne et de son histoire et donc d'être en mesure de juger qui que ce soit -. S'il est possible de tricher sur sa personnalité, sur la terre ferme au niveau de la mer, la montagne, et d'autant plus la très haute montagne, ne nous permet pas de nous faire passer pour quelqu'un d'autre. Elle nous révèle telle que nous sommes, nous permet de démontrer notre courage, notre résistance et notre dévouement dans les situations difficiles, ou révèle nos faiblesses, qu'elles soient physiques ou psychologiques. La vraie personnalité, l'âme d'une personne, est ainsi révélée.

De la même façon, la conquête de sommets est très représentative de notre société et du fondement même de la nature humaine, toujours en recherche de nouveaux espaces, de nouveaux défis ou de nouvelles formes de concurrence. L'Himalaya a ainsi été un terrain de compétition idéal pour certaines personnes, groupes voire pays dans la deuxième moitié du siècle dernier - tout comme les Alpes l'ont été au XIXème siècle -. De même que la randonnée a souvent été comparée à l'avancée d'une personne sur le chemin de sa vie, l'alpinisme est une métaphore de la nature humaine, révélatrice de ce que nous sommes capables, physiquement et mentalement, de faire. Atteindre un sommet en premier, c'est faire preuve de force, de courage et de ténacité. Convaincre ses congénères d'aller toujours plus haut, plus loin, c'est être inspiré, visionnaire et dominant.

Mais la montagne, c'est aussi et surtout, faire preuve d'humilité.

Humilité face à la montagne, qui sera de toute façon plus forte que nous. Tous ceux qui s'engagent dans ces aventures le savent et l'acceptent. Humilité face à ses concurrents, qui ont aussi leurs qualités et leurs forces. Savoir renoncer, faire demi-tour, protéger sa vie et celle de ses compagnons de cordée, c'est aussi être humain. Heureusement, la majorité l'ont compris. Heureusement, la majorité des courses en montagne se passe bien. Heureusement, la montagne reste belle.

1 commentaire:

  1. Bonjour,

    Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.

    Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.

    La Page No-25, THÉORÈME DE L'ÂME

    LES MATHÉMATIQUES DE L'INSTANT PRÉSENT!

    Cordialement

    Clovis Simard

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