lundi 5 septembre 2011

Inventer le 7ème degré

Au cours de mes lectures passées sur les origines de l'escalade, j'ai souvent croisé l'expression "inventer le 7ème degré", toujours accompagnée d'un sentiment de victoire et d'avancée extraordinaire. J'avais jusqu'alors trouvé qu'elle avait plus vocation à flatter l'ego de ceux qui en étaient à l'origine que réellement représenter le besoin de la communauté des grimpeurs. De mon point de vue, il suffisait en effet simplement d'ajouter une nouvelle cotation à l'échelle existante pour mieux représenter les progrès importants du niveau d'escalade, au cours des années 50/60. Rien de sorcier à cela, si ce n'est bousculer un peu les "anciens", accrochés à leur ancienne échelle... Pourtant, de nombreux ouvrages traitent de la difficulté qu'il y a eu à faire approuver ce 7ème degré dans le petit monde de la montagne et, par extension, à faire admettre la nécessité d'utiliser une échelle ouverte de cotations des difficultés en escalade (aujourd'hui encore, les limites sont sans cesse repoussées avec des cotations atteignant officiellement les 9b (!!) et rien ne dit qu'un 9c ne naîtra pas d'ici quelques années). Ce n'est que lors d'une lecture très récente, dont le sujet n'était a priori pas en rapport, que tout s'est éclairé...

Pourquoi une 7ème cotation ? Qu'y a-t-il eu à "inventer" ? Quels ont été les impacts sur le monde de la montagne et de l'escalade ?

Avant de répondre à ces quelques questions, il me semble bon de rappeler que l'alpinisme est une pratique particulièrement ancienne tandis que l'escalade, qui en découle, est encore toute jeune. Dès le XVIIIème siècle (avec un développement important au XIXème), les premiers alpinistes gravissaient officiellement les sommets avec des objectifs ni économique, ni scientifique mais purement sportifs, au sens large du terme. Il est alors devenu nécessaire de donner une échelle de cotations représentant les difficultés des différentes voies, ne serait-ce que pour informer les "clients" de ce qu'ils trouveront durant leur course. Ainsi est née la première échelle de cotation (en 1925 grâce à l'allemand Willo Welzenbach), composée de 6 niveaux différents et pas un de plus, chacun représenté par un chiffre romain (I, II, III, IV, V et VI) et représentant un engagement nécessaire croissant.

L'engagement est un mélange de difficultés physiques et techniques que l'on doit surmonter pour franchir la voie, de plus en plus verticale, avec de moins en moins de prises au fur et à mesure que l'on monte dans les cotations. Ne pas être capable de surmonter ces difficultés, c'est chuter. Et à cette époque, la chute est quasi-systématiquement synonyme de décès ou de séquelles graves : les cordes en chanvre ne supportaient pas les chocs importants, les pitons n'étaient pas exploités au maximum faute de connecteurs avec la corde (les futurs mousquetons et dégaines), les systèmes d'assurage étaient inexistants (tout se faisait "à l'épaule"). Ainsi, à travers cette échelle de cotations, c'était le risque de blessures que l'on pouvait lire. Or, le VIème niveau était la limite maximale que le corps humain était susceptible d'atteindre, tant physiquement que techniquement. Il était ainsi communément admis qu'il était incapable de s'adapter aux difficultés au-delà de cette limite, frontière après laquelle c'était la chute et donc la mort assurée. Il est facile de comprendre pourquoi la création d'un 7ème degré  a pu poser problème et être contestée dans le cercle des montagnards : personne n'était censé être capable de franchir des difficultés supérieures à ce niveau et donc d'en revenir vivant.

C'était sans compter l'évolution du matériel, de la nouvelle gestuelle et des techniques qui en découlent, des entraînements poussés que se sont confectionnés les nouveaux pratiquants. Car le XXème siècle a vu de très importantes évolutions sur tous les aspects des courses en montagne.

Le matériel d'abord. Jusqu'au début du siècle dernier, le matériel limitait considérablement les possibilités offertes aux grimpeurs : l'adhérence en "grosse" ou en espadrille n'était pas des plus efficaces, l'utilisation des "gratons" impossible sans une pointe de chaussure adaptée, "grimper en tête" signifiait uniquement passer en premier et non pas bénéficier de la protection des dégaines et des pitons, les "relais" se faisaient avec une corde en chanvre passée autour d'un piton rocheux - très loin de la sécurité d'un relais moderne sur deux points reliés par une sangle -. Naturellement, l'absence de protections efficaces empêchait toute prise de risques de la part des alpinistes. Avoir une main ferme qui ne lâche jamais prise n'était pas seulement une garantie de sortir de la voie, c'était une garantie de redescendre vivant. Comment dans ces conditions prendre des risques, comment oser passer un certain cap de difficulté malgré un psychologique à toute épreuve ? Bien sûr, certains "grands" de l'alpinisme se sont retrouvés dans des situations semblables (Bonatti et son grappin par exemple) mais c'est majoritairement l'évolution du matériel qui a permis l'invention de toutes les techniques modernes ayant conduit à la naissance de l'escalade sportive proprement dite, telle que nous la connaissons aujourd'hui.

Ainsi, les mousquetons sont créés au début du siècle dernier et se démocratisent dans les années 1930. Ils ne cesseront d'évoluer en forme et en poids jusqu'à aujourd'hui (et continuent de le faire). Pierre Allain inventent les premiers chaussons à gomme adhérente (les fameux "PA") en 1935. Les premières cordes en nylon commencent à remplacer les cordes en chanvre à partir des années 60. De ces importantes et vitales évolutions du matériel découlent nécessairement l'évolution des techniques d'escalade, de la gestuelle et donc de l'entraînement des grimpeurs.

Car tout était encore à inventer dans ces domaines et l'amélioration de la sécurité des grimpeurs leur a naturellement permis de prendre plus de risques, d'aller au-delà de leurs possibilités et d'ouvrir de nouvelles perspectives. On peut par exemple voir Patrick Edlinger voler volontairement dans cet extrait de Opéra Vertical (à 4'57''), chose inimaginable avant l'utilisation des cordes dynamiques. Ne plus avoir peur de tomber, accepter la chute comme partie intégrante du processus d'entraînement ont été autant d'éléments contribuant à l'amélioration de la technique et du physique des grimpeurs.

Autre innovation importante : les voies sportives toutes équipées. Les pitons et autres nouveaux spits ou plaquettes peuvent désormais être placés depuis le haut de la voie par un ouvreur, descendant en rappel. Les grimpeurs ont ainsi la possibilité de s'exercer autant de fois qu'ils le veulent, en tout sécurité et sans préparation particulière - pas ou peu de marche d'approche, pas de portage de matériel particulier - , sur des passages de plus en plus compliqués. Leur repérage préalable et répétition sont devenus possibles et permettent l'amélioration de la technique pure des grimpeurs. Et cela, sur des falaises, dites sportives, à deux pas de chez eux partout en France et non plus uniquement dans les grands massifs montagneux. Fontainebleau et ses blocs réputés, entre autres, deviennent ainsi un lieu d'entraînement, où de grands noms iront faire leurs premières armes avant de s'élever en altitude.

Le travail de la technique pure, sur des passages courts et intenses, a naturellement permis l'apparition de nouveaux mouvements, enrichissant la bibliothèque de gestes d'escalade, qui ont permis de franchir autant de difficultés qui étaient auparavant des barrières infranchissables.

Par la suite, la démocratisation de la pratique de l'alpinisme et de l'escalade a permis aux grimpeurs de tendre progressivement vers une activité à plein temps, qu'elles soient professionnelles ou non, de se confectionner des entraînements spécifiques et de ne plus considérer la montagne comme un passe-temps de week-end réservé à une élite ou aux plus mordus.

Tous ces éléments ont contribué à progressivement rendre l'ancienne échelle de cotations insuffisantes pour représenter les progrès effectués. L'échelle se complète ainsi d'abord d'une "sous-cotation" sous forme de lettre, permettant d'affiner et d'augmenter le niveau max. Les cotations 6a, 6b, 6c, 6d, 6e et 6f voient ainsi le jour (6g a-t-elle existé ?) les unes après les autres mais personne n'accepte encore la nécessité de la création d'un septième degré.

Ce n'est que dans les années 1970 que les progrès effectués deviennent indéniables et que de grands noms du milieux militent pour la création d'un nouveau degré, plus représentatif des difficultés. Ainsi, Reinhold Messner publie en 1975 un ouvrage, Le Septième Degré, dans lequel il milite pour l'abandon progressif de l'escalade artificielle et pour le passage des difficultés en "libre". Tout s'accélère en 1977 avec la création du septième degré par Jean-Claude Droyer, autre figure (française) de ce mouvement, et c'est finalement à la fin des années 1970, que l'UIAA l'officialise et l'ajoute aux systèmes de cotations.

Depuis lors, les grimpeurs n'auront de cesse de repousser les limites acceptables (premiers 8a en 1983 et 9a en 1991) et faire rentrer dans les esprits que l'échelle de cotation en escalade se doit d'être ouverte et prête à accueillir tous les exploits. Tout comme le septième degré en son temps, les nouvelles cotations se doivent d'être inventées par l'apparition de nouveaux entraînements, de nouveaux gestes et peut-être d'une abnégation sans faille...

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